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Aperçu militaire de la bataille de Marengo.
Aperçu militaire de la bataille de Marengo.
Feld-Marschal Comte Neipperg [1]

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Neipperg Adam Adalbert Graf, * 8. 4. 1775 Vienne, † 22. 2. 1829 Parme (Italie), Feldmarschallleutnant. En 1809 Generaladjutant de l’archiduc Ferdinand Charles d́Este, en 1813 commandant d’une division et engagé à Leipzig; en 1815, opposé à Murat en Italien. A partir de 1814, et selon les directives de Metternich, il devient l’homme de confiance de Marie-Louise, puis son amant, après la mort de Napoléon à Sainte-Hélène en 1821, son mari. Ils eurent un fils, Wilhelm Albrecht prince de Montenuovo. (NDLR)

La dernière campagne de 1800, surtout sa fin, prouve le désavantage qu’il y eut que les deux armées, agissant en Allemagne et en Italie, ne fussent point soumises au même chef.
Au lieu d’ouvrir la nouvelle campagne par une opération combinée des deux armées en Suisse, on se contenta d’y laisser un corps qui eut l’ordre de se tenir sur la défensive. L’armée d’Allemagne agit de nouveau en Souabe et sur le Rhin ; les Russes se séparèrent de la coalition et l’armée d’Italie entra dans la « Rivière de Gênes ». La conquête de ce pays (que nous espérions nous ménager sans beaucoup de peine et que l’influence des Anglais, auxquels il importait infiniment de se voir maîtres du port de Gènes, si avantageux à leurs vastes projets maritimes, fit décider sans beaucoup d’opposition) fut le plan d’opérations soumis à la Cour de Vienne durant l’hiver de l’an 1800.
Nos opérations dans les gorges de Gênes commencèrent dans les premiers jours du mois d’avril. Deux seuls mois de campagne coûtèrent à l’armée d’Italie le noyau de son infanterie.
La guerre de montagne, peu faite pour notre soldat, des marches continuelles, les mauvaises mesures prises pour les vivres, nous enlevèrentplus de 20 000 hommes de troupes d’élite. L’armée française, commandée par le général Masséna, qui dut, après nous avoir opposé une vigoureuse résistance, se jeter dans Gênes, n’était que de 25000 hommes, donc guère plus forte que la perte incroyable qu’elle nous fit essuyer.
La Suisse fut entièrement négligée et abandonnée. L’ennemi resta maître du Saint-Gothard, la clef de l’Italie et de l’Allemagne.; de là, il lui était facile de fondre sur l’Allemagne, le Tyrol ou l’Italie. Il n’avait aucune opposition à redouter.
En attendant, nous eûmes des succès dans la « Rivière de Gênes ». La place et son port furent bloqués très à l’étroit par terre et par mer ; nous ramenâmes les débris de l’armée française, commandés par le général Suchet, jusqu’au Var ; mais malheureusement notre bonheur mous éblouit de manière à nous faire oublier entièrement la sûreté de nos flancs et de nos derrières. L’ennemi rassembla une armée de réserve à Dijon, passa, quoique avec beaucoup d’opposition - non de notre part, mais de celle de la nature - Le Grand et le Petit Saint-Bernard, s’empara d’Aoste et d’Ivrée, point essentiel qu’on avait négligé de continuer à fortifier, quoique la nécessité en fût généralement reconnue. Le seul fort de Bard, commandé par le brave capitaine Berndkopf (de Fr. Kinsky), fit une résistance qui lui mérita l’admiration de toute l’armée française et qui arrêta pendant plusieurs jours sa marche au point qu’elle dutl’assiéger et franchir les montagnes les plus difficiles et les plus escarpées, pour pouvoir tourner cette petite place et faire passer à force de bras son artillerie qu’elle n’aurait jamais pu tirer à elle, si Ivrée, qui est un point excellent sur la grande route de la Vallée d’Aoste et qui la barre entièrement, n’avait point été rasée contre tout sens militaire.
Après plusieurs combats très opiniâtres à La Chiucella et près de Romano (où le digne général Palfly perdit la vie), le corps du général Haddick, - malgré sa vigoureuse résistance et les entraves qu’il aurait encore pu porter au déploiement de l’ennemi dans la plaine ou en le suivant vers la Sesia, si on l’avait renforcé comme il le demandait (l’ennemi n’ayant pas encore pu faire déboucher ni son artillerie ni sa cavalerie du défilé de Ivrée) reçut l’ordre de se retirer de sa position de l’Orco à Turin, pour rejoindre l’armée dans sa marche sur Alexandrie.
Toute notre immense cavalerie était éparpillée inutilement, une partie en Piémont, une partie du côté de Gênes et le reste au corps du général Wukassowich, à la Sesia et au Tessin, au moment où, par sa réunion, elle aurait pu écraser totalement l’ennemi, dans son déploiement dans la plaine, ou au moins l’empêcher de descendre des collines en ne cessant de les côtoyer.
L’ennemi, débouchant par les collines du Biélais, força le passage de la Sesia où commandait le général Feistenberg et lui enleva Verceil le 30 mai ; de là, il s’avança jusqu’au Tessin le 1er et le 2 juin, fit rétrograder jusqu’au delà de l’Adda le corps du général Wukassovich, dont l’infanterie peu forte fut jetée dans les places de Milan, de Pizzighone, d’Arone, et de Mantoue dépourvues de garnisons et dont la cavalerie fut paralysée derrière l’Adda et l’Oglio.
Il s’empara de Milan, dont les richesses et l’esprit gallomaniste des habitants lui fournirent des ressources en tout genre, argent, habillements, vivres, etc. Les proclamations des français produisaient en un instant tout ce que toutes nos mesures n’avaient pu nous procurer depuis un an que nous étions maîtres de ce pays. Une grande partie de notre parc de grosse artillerie nous fut enlevée à Pavie, par la sage économie de nos commissaires qui marchandèrent sur quelques kreutzer de plus ou de moins, qu’il aurait fallu payer nos bateliers pour le transport à Venise sur le Pô.
L’ennemi arriva à Plaisance, s’empara de notre pont et, à cette époque encore, des personnes qui avaient la réputation de grands tacticiens, ne voulaient point se persuader que Bonaparte se trouvait en forces, en Italie, tandis qu’il était déjà maître de notre tête de pont de Plaisance.
Ce n’est qu’alors, après avoir perdu le temps le plus précieux, qu’on rassembla les différents corps de l’armée dispersée en Piémont, au Var et au blocus de Gênes (qui venait de se rendre par capitulation au lieutenant-général Ott, et à l’amiral Keith) sous les murs d’Alexandrie. Au moment de sa réunion, elle était forte de 38000 hommes. Le corps du général Ott, revenant de la place de Gênes, et qui devait se porter en marches forcées à Plaisance pour en défendre la tête de pont, n’arriva plus à temps; au lieu de chercher à éviter le combat et de faire au moins une retraite mesurée pour arrêter l’ennemi quelque temps dans sa marche rapide vers la Scrivia et la Bormida, il fut défait et éparpillé dans un combat inutile à Casteggio et se retira, par Voghera et Tortone, avec une perte de 4 000 hommes et un esprit de terreur très dangereux, vers l’armée en deçà de Marengo.
Cette retraite précipitée nous engagea encore dans une affaire très meurtrière le 10 juin au soir, à laquelle une partie de l’armée dut prendre part pour soutenir le corps de M. Ott et pour arrêter l’ennemi qui s’était déjà avancé jusqu’au coin du bois, en deçà de Marengo et vis-à-vis de notre camp à la rive gauche de la Bormida, donc en face de notre armée. Une bataille perdue compromettait le salut de l’Italie et de l’armée. Beaucoup d’officiers généraux et de l’État-Major (entre autres le major Volkmann, qui remit au général en chef une protestation par écrit) furent d’avis de ne point la donner, prouvant qu’il ne pourrait résulter que de l’avantage pour nous et du désavantage pour l’ennemi si l’on évitait le combat. L’opinion dominante était de passer le Pô à Casale, de se porter droit vers le Tessin, où l’ennemi n’était plus en forces, et de le mettre, par cette nouvelle position, entre nous et nos places du Piémont, comme Tortone, Scraralle, Valence, Alexandrie, Turin, Coni, Ceva, Arona et Milan, bien fournies en tout genre.
Pour donner quelque éclaircissement sur la préférence militaire que méritait ce projet, j’insérerai ici un petit extrait du plan que le major Volkmann, de l’État-Major général, soumit pour son exécution au général en chef Baron de Mélas
Le 11 juin, le général Zach avait fait une disposition pour passer le Pô à Valence et pour attaquer Pavie (c’est la même disposition supposée que nous verrons plus tard qu’il fit tenir, par des espions, à l’ennemi, pour lui donner le change sur nos projets). Ce plan aurait été très difficile dans son exécution, non seulement parce que nous n’avions point de pont à Valence et qu’il aurait fallu le construire, mais aussi parce que la rive gauche du Pô, à cet endroit, était occupée par les deux divisions françaises de Chabran et de Chambharlac (à la vérité celles qui avaient le plus souffert dans les défilés de la vallée d’Aoste), qui s’étendaient depuis Borgofranco jusque vers Villanova, en avant de Verceil, pour observer nos mouvements vers Valenza ou Casale. Il aurait été facile à ces troupes de se jeter dans Parme qui est au delà du Tessin, de manière qu’elles auraient pu nous en défendre le passage. De plus, le terrain sur la rive gauche du Pô était tellement inondé par le débordement des eaux, - et, même sans cela, d’une nature très marécageuse, - que l’on aurait à peine pu y faire passer quelques chariots et bien moins encore des canons; notre cavalerie serait infailliblement restée embourbée dans ce terrain tout entrecoupé de fossés. Le lieutenant-général Comte de Haddick insistait aussi avec beaucoup de fermeté sur le passage du Pô, à Casale, que le major Volkmann proposait (d’effectuer) de la manière suivante :
L’armée devait partir de son camp d’Alexandrie, dans la nuit du 13 au 11, et marcher, l’infanterie en tête, sur une très bonne route à Casale, à cinq lieues de là, y passer le pont qui y existait déjà et se placer au delà. La cavalerie, excepté une forte arrière-garde - qui devait rester en arrière à Alexandrie et alarmer, par une fausse attaque, l’ennemi dans la plaine de Fresonara et de Cascina Grosso en passant l’Orba à Castellazzo, sur les derrières de son camp - se serait de même portée à Casale, à la pointe du jour. La citadelle de Casale, qui avait été fortifiée contre un coup de main, et le pont devaient servir de retraite à l’arrière-garde qui devait le rompre.
L’armée avec tout son train aurait continué alors sa route sur Verceil, en renversant tous les faibles détachements ennemis qu’elle aurait pu trouver sur son chemin et qui en grande partie étaient éparpillés en une chaîne de postes d’observation, le long du Pô, entre Pavie et Valenza. Après quelques heures de repos, l’armée continuait pendant la nuit sa marche, sur la chaussée, à Novare et de là, avec les intervalles nécessaires pour son repos, à Turbigo. A ce point, elle aurait du forcer, coûte que coûte, le passage du Tessin, où l’ennemi n’avait sans cela que peu de forces, et se porter aussi loin que possible en deux colonnes, l’une vers Milan le long du canal ou du Naviglio qui y conduit depuis Abbiategrasso pour couvrir le flanc de la seconde colonne principale qui devait se porter, avec tout le train et l’artillerie de l’armée, droit vers Nerviano
Le troisième jour, il aurait été facile à la colonne principale d’atteindre Monza et même l’Adda à Trezzo. Celle qui suivait le Naviglio, trouvant la ville de Milan certainement abandonnée par l’ennemi (la citadelle était occupée par nos troupes sous les ordres du général Nicoletti), aurait pu s'étendre le long du Canal jusqu’à Cassano. De Monza, il nous aurait été facile de prendre telle position défensive qu’il nous aurait plu ou de nous porter selon les circonstances, à notre loisir, au Pô, sur Pavie ou Plaisance et même derrière l’Adda. Milan et Pizzighettonne étaient libres; les vivres ne pouvaient point nous manquer dans le Milanais. Notre communication avec le lieutenant-général Wukassowich et la grande cavalerie qu’il avait à son corps, aurait été rétablie. Nos états héréditaires retrouvaient un nouveau boulevard dans notre armée.
La communication de l’ennemi avec la Suisse (d’où il attendait encore 20 000 hommes avec le général Moncey), qui n’arrivèrent que quelques semaines plus tard, éparpillés et par brigades, ayant éprouvé des difficultés sans nombre dans les montagnes et qui n’auraient donc point pu nous donner infiniment d’ombrage pour le moment) et la gorge du Simplon, était rompue. Il se trouvait sans vivres, sans ressources, sans places fortes, et aurait pour ainsi dire du se faire bloquer dans la rivière de Gênes et exposer son armée, qu’il avait aventurée avec une audace de partisan, à tous les revers possibles. Il n’est point difficile de comprendre tout l’embarras de sa situation. Comment l’ennemi aurait-il pu s’opposer à notre marche ? Il se trouvait au bord de la Bormida, devait passer le fleuve et trouvait sur-le-champ devant la citadelle d’Alexandrie, avec une garnison de quatre à cinq mille hommes et un nouveau fleuve à franchir : le Tanaro. La seule ville d’Alexandrie, fermant ses portes sous la protection de sa citadelle, suffisait, pour arrêter quelque temps sa marche. Tous ces obstacles auraient été très grands pour lui ; la marche de notre armée sur Casale non seulement n’aurait souffert aucune difficulté, mais encore l’ennemi ne l’aurait apprise que lorsque notre avant-garde aurait, le jour suivant, attaqué Verceil et que notre arrière-garde aurait fait une fausse attaque en passant l’Orba, sur ses derrières, à CascinaGros& et Fressonara
Il aurait d’abord fallu qu’il fit reconnaître notre marche, même s’il l’eût apprise par ses espions, au moment de notre départ. Comment l’eût-il empêchée ? A Casatisma, où il y a un pont volant, il ne lui eût guère été possible de faire passer toutes ses forces, et de sa position, de la Bormida jusqu’à Casatisma, il y avait une distance de douze à quatorze lieues ; dans cet intervalle, notre avant-garde de Casale aurait atteint le Tessin. Il lui aurait été impossible (avec le temps qu’il devait nécessairement employer à passer le Pô sur un pont volant) d’arriver aussi tôt que nous à Milan, ne pouvant faire passer que peu de monde à la fois. Pour se porter de la Bormida à Plaisance, il aurait eu besoin de presque autant de temps que nous pour aller de Casale à Monza; il était donc facile de prévoir que les troupes, qu’il aurait laissées sur ses derrières au Pô, à Milan et au Tessin, ne nous auraient pas opposé une forte résistance.
La principale raison, pour laquelle on aurait dû adopter de préférence la marche sur Turbigo, est la suivante. Dans les terrains coupés, la supériorité de l’infanterie est évidente. La cavalerie a besoin d’un pays ouvert et de plaine. Le Milanais, depuis le pied des montagnes et dans sa partie supérieur jusqu’au Naviglio, qui sort du Tessin à Abbiategrasso et qui coule par Milan et Gorgonzola à Trezzo dans l’Adda, forme la plus belle plaine qu’il soit possible de trouver pour la cavalerie, sans ravins, sans fossés. Les torrents qui sortent des montagnes sont pour la plupart à sec et ont des lits très larges. Le terrain aurait donc été on ne peut plus avantageux pour nous.
Le Bas-Milanais, au contraire, à partir du Sayiglio, dans lequel se réunissent tous les torrents, est tout entrecoupé de fossés qui le traversent dans tous les sens imaginables et qui, étant conduits hors de ce canal, découlent vers le Pô, l’Adda et le Tessin. Ces écoulements d’eau rendent le pays tout à fait impraticable pour la cavalerie et offrent les plus grands avantages à l’infanterie.
Malgré toutes les représentations qui furent faites et la preuve certaine que, même en étant victorieux sur le terrain entre la Bormida et la Scrivia, il en résulterait plus tard des désavantages innombrables pour l’armée et que cette bataille ne la tirerait point de sa position critique, nous attaquâmes dans la matinée du 11 en trois colonnes principales.
La première, de la gauche, commandée par le lieutenant-général Ott, devait se porter à Sale et attaquer la droite de l’ennemi. La seconde, celle du centre, la plus forte, avec la réserve de la cavalerie, sous les ordres des lieutenants-généraux Haddick, Keim et Elsnitz , devait forcer sur différentes directions le centre de l’ennemi sur la route de Marengo, Spinetta, S. Giuliano et vers la Scriyia. La troisième, celle de droite, sous le lieutenant-genéral O’Reilly, devait attaquer la gauche de l’ennemi vers Frugarolo, Fresonara et Novi
L’attaque sur le centre fut très vive et très opiniâtre; l’ennemi y avait concentré toutes ses forces et avait tiré à lui toutes ses troupes d6tachées vers Sale. Sur sa gauche, il avait envoyé à Rivalta la division du général Desaix, forte de cinq à six mille hommes, pour s’assurer d’une réserve et en même temps pour observer Gènes, où M. le général Hohenzollern se trouvait, avec une garnison de près de 11 000 hommes, dans l’inactivité la plus complète.
L’ennemi s’était posté derrière un fossé très large et très marécageux, qui sort de d’Orba et coule depuis Fresonara, parallèlement avec la Bormida, vers Marengo, entoure ce village et après un cours d’une lieue se réunit à la Bormida.
En ayant de ce fossé, vers la Bormida, il y avait des champs, mais tellement parsemés d’arbres et de nouvelles plantations que ce terrain ressemblait à un bois assez touffu. Au-delà du fossé on passe dans la plus belle plaine - des champs ouverts, sans arbres -; elle continue vers la Scrivia et il n’y a que quelques villages qui la couvrent et qui sont entourés de quelques arbres et de quelques haies. Cette plaine est sans contredit une des plus belles de l’Italie.
L’avant-garde ennemie laissa approcher la nôtre commandée par le colonel de Frimont, des chasseurs de Bussy, à une centaine de pas, et se retira, après quelques décharges, derrière le fossé où l’armée française avait sa position.
Le feu, à l’attaque du fossé, fut très meurtrier ; notre infanterie y souffrit infiniment. Les généraux Haddick et Bellegarde y furent blessés grièvement. L’ennemi fut obligé de reculer et quelques-uns de nos tirailleurs, soutenus par Bllonsé (?), de l’archiduc Joseph, passèrent l’eau sur des planches et occupèrent les maisons et moulins situés au delà.
Nous nous soutînmes quelque temps dans cette position. Les pionniers tardèrent à arriver avec les petits pontons (Lauf-brücken), vu que le grand train de l’armée les empêchait de passer la Borrnida; on les chercha longtemps, mais en vain; il n’était donc point prudent, avant d’avoir emporté le village de Marengo, où l’ennemi faisait encore une vigoureuse résistance, et d’avoir un débouché sûr, d’aventurer plus de troupes au delà du fossé, car ces troupes, faute de soutien, devaient nécessairement être écrasées par l’armée ennemie, réunie sur ce point. Cependant le général Zach donna l’ordre positif, aux régiments des Dragons de l’Empereur et de Karacsay, de passer le fossé coûte que coûte. Les chefs en représentèrent l’impossibilité ; ils durent obéir; la moitié resta embourbée, le reste ne put défiler qu’avec une peine infinie.
A peine cette cavalerie et quelques bataillons d’infanterie, encouragés par son exemple, eurent-ils passé que toute la cavalerie ennemie se précipita sur eux, les rejeta dans le fossé, leur causant une perte infinie et faisant beaucoup de prisonniers.
Ces deux régiments furent ruinés pour toute la journée. L’ennemi occupa de nouveau le fossé et aurait pu, déjà alors, profiter de ses succès, s’il n’avait été arrêté par le corps des grenadiers, commandé par le général Weidenfeld, qui continua à s’avancer contre lui.
A mesure que notre seconde ligne s’avançait, le combat recommençait avec une nouvelle opiniâtreté. Pendant plusieurs heures, le sort des armes fut incertain ; il se déclara enfin pour nous, vers deux heures après dîner. Le village de Marengo, le fossé et le village de Spinetta furent emportés de force et l’armée française se retira en grand désordre sur la plaine immense, qui conduit par Spinetta et par la vieille route de Tortone, vers Cascina Grossa et San Giuliano, protégeant sa fuite par quelques troupes d’infanterie et de cavalerie, qui firent une retraite assez lente et mesurée, grâce à la lenteur de notre poursuite, à la Marche grave et pathétique des Grenadiers, que nos fanfares entonnèrent en signe de victoire, et à la coquetterie que nos bataillons mettaient à marcher bien alignés sur cette bruyère, qui leur rappelait apparemment tout le séduisant des places d’exercice de nos garnisons de paix.
Lorsqu’on voulut faire avancer notre cavalerie pour porter le dernier coup à la destruction de l’armée française, dans laquelle le désordre et l’effroi s’étaient portés d’une manière visible, personne ne reçut d’ordres précis. Les bonnes dispositions de ceux qui la commandaient l’avaient tellement consumée, éparpillée, détachée de côté et d’autre, par escadrons demi escadrons, pelotons, etc., et les deux régiments de dragons ci-dessus nommés avaient déjà perdu tant de monde dans le passage incroyable du fossé de Marengo qu’à l’instant où notre infanterie victorieuse se trouva déployée et dans un ordre de bataille imposant dans cette vaste plaine, elle se trouva sans cavalerie. On du se servir d’un essaim de tirailleurs et de volontaires d’infanterie pour poursuivre dans ce terrain tout ouvert l’arrière-garde française, en grande partie composée de cavalerie, commandée par le général Kellermann, qui la ramenait à chaque instant, sans que nous puissions lui opposer la nôtre; le peu, qui s’y trouvait, n’avançait qu’à petits pas, et étant découragé par l’inutile perte du matin, montrait la plus mauvaise volonté.
L’armée française continua tranquillement sa retraite, sans que nos coups de droite et de gauche, sous les ordres des généraux Ott et O’Reilly, qui n’eurent que de faibles combats à soutenir contre l’ennemi, songeassent à changer leurs manœuvres et à l’attaquer sur ses flancs et ses derrières ; ils n’en avaient point l’ordre et s’en tinrent strictement à leurs instructions sans y rien changer.
Bonaparte envoya au général Desaix, posté sur les hauteurs de Riyalta et de Castelnuovo Scrivia, l’ordre de faire un mouvement rapide vers S. Giuliano pour servir d’arrière-garde à son armée défaite et mise en fuite et pour arrêter avec ses troupes, qui n’avaient point combattu, l’impétuosité de notre avant-garde et de notre cavalerie (qui, à coup sûr, n’était point extrêmement redoutable dans cette occasion). Le quartier-général de Bonaparte, qui pendant toute l’action se trouvait à La Torre di Garofoli, était en pleine retraite pour se porter derrière la Scrivia, et ce général, voyant que tout était perdu, avait le projet de réunir de nouveau son armée à Plaisance où il aurait repassé le Pô et rappelé les divisions qu’il avait laissées avant la bataille sur la rive gauche de ce fleuve à Milan et au Tessin.
Desaix arriva avec sa division à S. Giuliano vers les six heures du soir, au moment où nos colonnes, auxquelles on avait fait prendre quelque repos, allaient se remettre en mouvement pour suivre l’ennemi vers la Scrivia. En général habile, il vit d’abord le danger que courait l'armée française; il résolut de livrer encore un combat d’arrière-garde, pour nous arrêter et donner à son armée le temps de filer et de gagner la nuit pour favoriser sa retraite. Voilà quel était son projet que je tiens de la bouche de son aide de camp nommé Rapp. D’ailleurs, tout officier général connaissant son métier en aurait fait de même.
L’attaque de cette arrière-garde, que nous aurions dû juger ce qu’elle était, nous donna tellement le change, qu’une indécision, une stupéfaction, je dirai même une terreur panique générale succéda aux premiers moments d’énergie et d’ardeur que nos faibles succès, dont nous avions si mal tiré parti jusqu’alors, nous avaient inspirés. Desaix, d'un seul coup d’œil militaire, remarqua le vacillement que son attaque produisit dans nos bataillons : il la poussa avec une nouvelle vigueur et la fit soutenir par un feu de plusieurs batteries qu’il fit avancer et par quelques bataillons de grenadiers qu’il déploya sur la gauche de la route de S. Giuliano, lesquels repoussèrent une attaque assez vive que leur fit une division de l’Archiduc Jean Dragons (commandée par le capitaine Heinze) et firent reculer sur notre gauche le régiment de Fr. Kinsky. Le général Desaix y fut tué. Dans le même moment, le général Kellermann, qui se trouvait avec sa cavalerie derrière les haies du village de S. Giuliano, fit sur notre droite où se trouvait en première ligne le régiment de Michel Wallis, soutenu par des bataillons de grenadiers avec deux ou trois cents chasseurs à cheval, une charge plus imprudente que hardie, qui mit le désordre dans cette infanterie et fit décamper au grand galop deux divisions d’un régiment, qui heureusement est effacé des rangs de la cavalerie autrichienne, et qui, si ses chefs n’avaient point oublié ce qu’ils devaient à l’honneur de leur arme, auraient suffi pour réprimer cette incartade française.
Les cavaliers fuyant à bride abattue jetèrent par leurs cris infâmes la terreur dans notre infanterie et renversèrent les bataillons placés en échelons à quelque distance les uns des autres. Leur fuite amena la cavalerie française pêle-mêle avec eux dans nos rangs. Le quartier-maître général Zach et le général Comte de Saint-Julien furent pris dans cette mêlée. Ce dernier fut dégagé par un maréchal des logis. La terreur panique se communiqua dans nos bataillons et devint générale dans toute l’armée. Malgré tout le courage et toute la fermeté que montrèrent nos braves officiers (dont un nombre énorme el vraiment disproportionné avec la perte que nous fîmes en soldats, furent pris, tués ou blessés, comme je le détaillerai plus tard), les soldats s’enfuirent sans même tirer un coup de fusil ; plusieurs bataillons, dans la confusion et dans la grande poussière qu’elle produisit, tirèrent les uns sur les autres et se renversèrent par la fuite la plus honteuse.
Les Français profitèrent de ce désordre pour nous tomber dessus avec toute la cavalerie qu’ils avaient encore en réserve, entre autres les grenadiers à cheval de la garde consulaire qui firent jeter les armes à beaucoup de nos gens. Notre cavalerie disparut de tous côtés ; seuls, quelques escadrons de Bussy firent front à l’ennemi et arrêtèrent autant que possible nos fuyards. Les généraux et Officiers, qui voulaient montrer du zèle et du courage dans un moment aussi critique, furent blessés ou entraînés par le torrent. Nos soldats se précipitaient, par bandes vers la tête du pont de la Bormida et, comme la presse devint si grande que ni hommes, ni chevaux, ni bagages, ni canons ne purent plus passer, beaucoup se jetèrent à la nage dans le fleuve pour le franchir plus vite.
La rapidité du courant les fit périr. Un bataillon de la garnison de la citadelle placé à la tête de pont y rétablir l’ordre en quelque façon, mais avec beaucoup de peine, et un officier que je ne pus distinguer, car il commençait à faire nuit, rendit dans ce moment un service important, en criant à tous les fuyards que, par ordre du général en chef, chaque bataillon devait de nouveau se rassembler et passer la nuit dans le camp de la veille, le long de la Bormida. Ceci contribua beaucoup à la réunion des bataillons qui s’effectua pendant la nuit.
Les Français restèrent encore plus étonnés de cette retraite que nous-mêmes et comme, dans les premiers moments, ils étaient persuadés qu’on voulait tendre quelque piège à leur arrière-garde séparée du reste de leur armée encore en fuite vers Tortone, ils ne firent qu’une faible poursuite, ne s’avançant qu’avec la plus grande prudence. Aussi, excepté dans les premières charges de cavalerie, ne nous firent-ils que peu de prisonniers et n’enlevèrent-ils que peu de canons.
Les colonnes des généraux Ott et O’Reilly eurent encore tout le temps de faire leur retraite sans que l’ennemi y mît de grands obstacles et ce furent ces corps qui établirent la chaîne des postes nécessaires pour assurer la tranquillité de l’armée pendant la nuit.
Comme on avait eu soin de fermer les portes d’Alexandrie, les fuyards n’eurent plus d’issue : fatigués et harassés de la journée, ils rejoignirent leurs corps, de façon que, par un hasard encore heureux, les bataillons rassemblèrent pendant la nuit ce qui leur restait de monde, et à la pointe du jour, notre ordre de bataille était le même que la veille le long de la Bormida.
Les Français se portèrent aussi dans leur même position, derrière le fossé de Marengo, comme avant la bataille, et le général Gardanne, qui commandait l’avant-garde depuis la mort du général Demis, fit garder les armes à ses soldats pendant toute la nuit, bien résolu de s’éloigner encore davantage à la pointe du jour et d’aller à la rencontre de son armée, qui, après avoir reçu maintes et maintes assurances de notre retraite, ne put être arrêté qu’avec beaucoup de peine, au-delà de Tortone, comme la suite l’a prouvé.
Le général en chef, Baron de Mélas, qui avait quitté le champ de bataille quelques instants après la déroute de l’armée, pour se rendre à Alexandrie, apparemment pour des affaires qui l’y appelaient, fut on ne peut plus consterné de la nouvelle qu’on lui porta de ce malheureux évènement et surtout très étonné que le général Zach fût prisonnier de guerre.
La nuit se passa sans qu’on prît d’autre résolution au quartier général pour le lendemain que celle de rassembler tous les généraux à la pointe du jour, pour se consulter sur le parti à prendre dans un conseil de guerre. Le résultat fut de députer le général-major de Kal, alors commandant de la citadelle d’Alexandrie, et le major Comte de Torres, aide de camp, au quartier général ennemi, pour négocier un armistice nécessaire dans ces circonstances ‘.
Au moment où ils passèrent la tête de pont de la Bormida, il se produisit une escarmouche entre les postes avancés des deux armées qui se trouvaient à très peu de distance les uns des autres. Le général Gardanne, commandant de l’avant-garde ennemie, fit d’abord quelques difficultés de laisser passer nos parlementaires, prétextant qu’il était au moment de nous attaquer; mais après quelques explications de part et d’autre et voyant qu’il s’agissait de traiter, il fit conduire ces Messieurs au quartier-général de Bonaparte et de Berthier, qui, pendant la nuit et après la nouvelle certaine de notre retraite, s’étaient de nouveau portés en avant, à la Torre di Garofoli, sur la route de Tortone.
Gardanne remarquait bien d’ailleurs sur la physionomie de nos négociateurs qu’ils ne venaient point pour dicter la loi, mais plutôt pour la recevoir ; outre cela, il était tout affait hors d’état d’entreprendre quelque chose avec la faible division qu’il commandait et ne demandait pas mieux de gagner du temps. Il fut convenu entre nos postes avancés de faire cesser toute hostilité jusqu’au retour de nos négociateurs. En attendant le retour de ces Messieurs, je donnerai quelques détails précis sur la perte que les deux armées éprouvèrent dans cette sanglante bataille et je hasarderai quelques réflexions sur les raisons qui nous firent éprouver des revers aussi fâcheux, revers qui décidèrent du sort de l’Italie et en grande partie de l’issue de cette guerre.
D’après les rapports officiels, notre perte fut de 9 500 morts, blessés ou prisonniers ; parmi les blessés se trouvaient :
Le lieutenant-général Comte Haddick, qui mourut de ses blessures ; le général major Comte de Bellegarde ; le général major Baron Lattermann; le général major de Vogelsang ; le général-major de Gottesheim ; le général-major de Bric ; le général-major de Lamarsaille; 26 officiers majors ; 400 officiers subalternes.
La perte de l’armée française, selon son propre aveu, fut de 14 000 hommes *.
(…)[2]
Toute la journée du 15 se passa soit à rétablir l’ordre dans l’armée, soit à faire une quantité de projets dont aucun ne fut mis à exécution et dont le plus mauvais valait à coup sûr mieux que ce qui se lit plus tard.
Le colonel D. B., devenu quartier-maître général à la place du général Zach, prisonnier de guerre, ne voulait s’attribuer ni les honneurs ni le poids d’une charge aussi épineuse dans ces circonstances; il ne prononça que faiblement son opinion sur tout ce qui fut proposé, s’excusant sans cesse sur le manque de connaissance des affaires, le général Zach ne l’ayant instruit de rien.
Enfin diverses dispositions furent rédigées par les officiers de l’état-major général et devaient être mises à exécution dans le cas où les conditions des Français, relatives à l’armistice projeté, n’eussent point été acceptables. Entre autres dispositions, on prit d’avance des mesures pour un passage du Pô à Casale, où nous avions encore notre pont, pour surprendre ensuite Pavie et repasser le Tessin.
Le major Nugent proposa de conduire l’armée à Gènes ce qui aurait certainement été le parti le plus sage. Moi, qui par un concours de circonstances, avais dans ce moment la vervelle brûlée, je fis le projet de réunir l’armée, en la renforçant par une partie de nos garnisons du Piémont, et de la conduire sans perte de temps, laissant tous nos équipages dans nos places fortes (suffisamment occupées), par le mont Genève et le mont Cenis en Provence. Cette province n’était défendue que par les places peu considérables de Briançon et du fort Barreaux que l’on aurait bloquées avec peu de monde.
Tout absurde qu’était mon raisonnement, je crois que si nous l’avions absolument en passer par une capitulation déshonorante, il aurait certainement été plus honorable cependant de la conclure aux portes de Lyon qu’à Alexandrie. Peut-être nos mouvements rapides vers les frontières de la France auraient-ils donné une tout autre tournure à nos affaires.
Je doute que l’armée française les eut vus d’un oeil assez indifférent pour s’amuser à continuer sa route vers le centre de nos États.
C’est ainsi que la journée se passa en projets dont aucun n’eut même le temps de mûrir.
Le soir, tous les officiers cl’Elat-Major général furent rassemblés à la Chancellerie d’opérations et on nous annonça qu’on attaquerait l’ennemi le lendemain (sans cependant fixer encore l’heure) avec les mêmes dispositions que la veille ; ce qui n’inspira pas infiniment de confiance aux esprits et les mit dans une nouvelle fermentation.
A la nuit tombante, MM. de Skal et de Torres revinrent du quartier général ennemi et firent leur rapport sur le résultat de leurs négociations et les demandes exorbitantes des ennemis. Ils annoncèrent que dans quelques heures le général Berthier, commandant en chef l’armée de réserve française, viendrait en personne, muni des pleins pouvoirs du Premier Consul Bonaparte pour traiter l’armistice d’une manière définitive.
L’attention générale était fixée sur l’époque décisive à la veille de laquelle nous nous trouvions et qui, pour des revers de quelques instants, devait enlever le fruit de toutes ses victoires à une armée qui s’était couverte de gloire sans interruption pendant les deux campagnes antécédentes, qui avait gagné six batailles rangées à Vérone, Magnano, Cassano, à la Trebbia, à Novi et à Savigliano, défait l’ennemi dans une quantité innombrable d’affaires particulières, pris de vive force plus de vingt places et châteaux-forts et dont l’honneur et le sort ne pendaient plus qu’à un fil.
Elle fut sacrifiée et sera certainement, malgré sa conduite irréprochable, mal jugée par la postérité. Entre neuf et dix heures du soir, le général en chef Alexandre Berthier arriva à Alexandrie, ayant à sa suite le général Dupont, chef de son État-Major, le général Gardanne, commandant l’avant-garde, et un essaim d’adjudants généraux et d’aides de camp français, tout couverts d’or et d’argent, avec l’empreinte de l’arrogance française sur la physionomie qui ne se dément jamais dans les succès. Celte racaille dorée remplit tous les appartements de l’hôtel où demeurait notre général en chef, et semblait déjà dicter la loi avant que le traité ne fut même conclu.
Le général Berthier passa, avec M. de Mélas, dans un appartement où se trouvaient rassemblés les lieutenants-généraux Keim, Ott, Elsnitz, le général Skal, le comte Torres, le colonel de Berth et quelques autres que je ne puis me rappeler.
Voilà l’instant où l’excès de mon patriotisme, mon amour enthousiaste pour l’armée dans laquelle j’ai l’honneur de servir, ne me permettent point de passer sous silence la conduite indéfinissable du Comte D. B., alors quartier-maître général, du colonel Comte R., adjudant général, et généralement de tous les officiers composant la suite du général en chef Baron de Mélas.
Ces Messieurs se retirèrent dans les différents appartements laissant ce respectable vieillard, avec un moral aussi tremblant que son physique, en proie à toute l’astuce et l’arrogance du négociateur français. Dans un moment aussi décisif, où tout le monde aurait dû se sacrifier pour le bien de l’État et de l’armée, chacun tirait son épingle du jeu et faisait valoir le principe aussi égoïste que peu noble de ne se mêler de rien pour n’avoir à répondre de rien, ayant toujours le charmant proverbe en bouche : Je m’en lave les mains.
Comme on m’enjoignit de rester dans l’antichambre de l’appartement où nos généraux traitaient avec le général Berthier, avec un ordre de ne laisser entrer personne, j’entendis à diverses reprises de fortes rumeurs et remarquai surtout que la voix du lieutenant-général Keim s’élevait plus fortement que les autres. Quel fut mon étonnement quand, quelques instants après, je vis sortir tous nos généraux de l’appartement de M. de Mélas et que le lieutenant-général Keim me dit tout bas en allemand : « Je vais faire mes paquets pour aller au Mincio » !
Après le départ de ces Messieurs, M. de Mélas et le général Berthier (qui, comme je l’ai su plus tard, demanda expressément de traiter en tête à tête) restèrent seuls. Je laisse juger à tous ceux qui connaissent les deux personnages, ce qui pouvait résulter d’heureux pour nous dans une négociation pareille.
Le traité terminé, traité que le général Berthier avait apporté tout rédigé, alléguant à toutes nos oppositions qu’il ne pouvait s’écarter en rien de ses instructions qui étaient définitives, on se mit à souper; il y avait trente officiers traités à table et, de nous, personne que le général en chef et moi. La conversation ne fut qu’un tissu de gasconnades plus insultantes les unes que les autres ; chacun vantait la part brillante qu’il avait eue au gain de la bataille. Jamais je n’ai dû m’armer d’un plus grand sang-froid que dans cette occasion, pour ne point me laisser emporter par l’impétuosité de mon sang que je sentais bouillonner de rage dans toutes mes veines et je crois que, si tous les esprits avaient été monté comme le mien, il n’aurait point fallu beaucoup de façons pour jeter par les fenêtres un tas de faquins de cette espèce qui, n’ayant à redevoir leur bonheur qu’aux effets du pur hasard et à notre manque d’énergie et nullement à leur bravoure ou à leurs talents, n’avaient nullement le droit d’insulter par leurs prétentions impudentes une armée aussi brave et aussi digne de l’admiration de toute l’Europe, (admiration) qu’elle s’était acquise jusqu’à cette époque par ses brillants succès et par sa conduite irréprochable. C’est en vain qu’on a voulu mettre en doute la bravoure de l’armée, et que quelques-uns de nos propres officiers généraux et autres ont voulu la mettre dans un faux jour; sa réputation est d’airain, même parmi nos ennemis. La dent de l’envie chercherait en vain à l’entamer.
Le souper fini, le général Berthier, tout glorieux d’avoir terminé sa mission à si bon marché, pressa son départ comme il était naturel, d’autant plus que le traité devait être approuvé par le premier consul Bonaparte (ce qui n’était qu'une pure grimace diplomatique) avant que l’on ne passât à la signature.
Il me fut ordonné d’accompagner le général Berthier dans sa voiture jusqu’au quartier-général ennemi, à la Torre di Garofoli, pour rapporter les deux originales du traité d’armistice dès qu’ils seraient signés par le général Berthier, commandant en chef l’armée de réserve, et en même temps pour demander quelques éclaircissements à l’égard de la ligne de démarcation du Pô dans le Ferrarais, afin d’éviter les difficultés qui auraient pu naître par la suite (il s’en présenta tant plus tard qu’il fallut un nouveau traité supplémentaire pour les aplanir). En outre, j’eus l’instruction secrète de ne point me faire voir sous aucun prétexte au général Zach, dans le cas où je le rencontrerais encore au quartier-général français.
Il était une heure du matin quand nous partîmes d’Alexandrie; nous dûmes nous faire éclairer à travers tout le champ de bataille de Marengo (encore tout encombré de quelques milliers de cadavres et de chevaux morts) par des dragons qui portaient des flambeaux.
Sur toute la route, j’entendis marcher des troupes françaises qui revenaient par poignées de leur fuite pour s’avancer vers Alexandrie. Comme j’étais eu tête-à-tête avec le général Berthier, je ne cessais de le questionner sur les événements présents et je rapporterai ici quelques extraits de notre dialogue.
Il m’assura que toute l’opération de l’armée de réserve française avait eu pour but le débloquement de Gènes, que la marche rapide et étonnante de l’armée française au travers des Hautes-Alpes (qu’il prétendait modestement dépasser celle d’Annibal), de là à la Sesia, au Tessin et même son passage aventureux du Pô n’étaient que la suite de la persuasion dans laquelle était le Premier Consul que Gênes ne pouvait pas encore s’être rendue et que ce ne fut qu’à Castel S. Giovanni qu’il en eut la nouvelle officielle ; que leur projet était de débloquer le général Masséna, de se réunir avec le corps de troupes que le général Suchet amenait du coté de Nice et de former une nouvelle armée française en Italie capable de s’opposer à nos projets ultérieurs.
Il me jura qu’il ne pensait point être attaqué le 14, ne croyant pas notre armée réunie et sachant que le corps qui devait nous arriver de Nice et qui, il ne cessait de me le répéter, avait été conduit d’une manière inconcevable par un général dont il estropiait le nom, mais que je crus reconnaître être le lieutenant-général Elsnitz, était entièrement ruiné et délabré. Il ne me dissimula point non plus qu’il ne se serait jamais attendu à des succès si rapides qu’il attribuait en grande partie à l’étoile heureuse de Bonaparte ; il me répéta souvent: « Je ne conçois pas comment vous pouviez vous aventurer dans la Rivière de Gènes et jusqu’au Var, tandis que vous ne pouviez pas ignorer le rassemblement de notre armée de réserve à Lyon; c’est encore les Anglais qui ont entraînés dans ces fausses manœuvres; ce sont eux qui ont sacrifié votre gouvernement à leur cupidité mercantile. »
Il m’avoua que leur armée avait été entièrement défaite et que, s’il avait eu à conduire des troupes aussi valeureuses que les nôtres, il était convaincu qu’il en aurait tiré un meilleur parti. « Cependant, me disait-il, vous auriez du nous livrer une seconde bataille au Pô et le passage vous en aurait coûté cher, car nous y rassemblions toute notre armée. »
Dans la suite de notre conversation, il me dit qu’il n’aurait jamais cru M. de Mélas si âgé, que la campagne précédente lui faisait infiniment d’honneur, mais qu’il croyait qu’à son âge, malgré tous ses talents, son activité et même sa passion pour la gloire devaient infiniment perdre de leur ressort. II me parla aussi du général Zach, le croyant très savant et capable de calculs militaires très profonds, mais il parut douter de ses talents pour l’exécution et lui croyait peu d’usage dans le maniement du soldat et l’art de savoir se servir des troupes.
A la pointe du jour nous fûmes rendus au quartier général du Premier Consul à la Torre di Garofoli. Toute sa suite était sur pied ; la garde consulaire bivouaquait devant le château, la cour était pleine de cavalerie et d’ordonnances autour des feux.
Comme on peut se l’imaginer, on nous attendait comme le Messie. L’air triomphant, qui rayonnait sur la mine du général Berthier, lorsqu’il descendit de voiture, donna assez à connaître à tous ceux qui nous entouraient que la mission était remplie au-delà de toute attente. Il passa sur-le-champ dans l’appartement du Premier Consul et on me conduisit près du général Murat, qui me reçut très affablement.
Après quelques instants, le Premier Consul me fit appeler et me dit mille choses flatteuses sur la manière brillante dont nous nous étions battus dans la journée du 14 et dit devoir tous ses succès à la supériorité et à la bravoure de sa camaraderie.
Je lui demandai sans perte de temps de vouloir bien aplanir par un article additionnel les difficultés qui pouvaient naître pour la ligne de démarcation dans le Ferrarais ; il me répondit assez sèchement qu’il ne chicanerait jamais pour des villages ou des lieues, qu’il priait M. le baron de Mélasde lui faire connaître ses intentions à cet égard et qu’il les reconnaîtrait avec plaisir.
Pendant qu’on préparait le déjeuner, je sortis un instant sur un balcon qui donnait sur la cour. Il ne faisait pas encore très clair ; je distinguai à une fenêtre sur ma gauche quelque chose d’extrêmement blanc ; je m’approchai un peu et fus fort étonné de découvrir que cette figure extrêmement blanche était celle de M. le général Zach. Je voulus lui parler. Un officier français m’en empêcha, me représentant que c’était défendu.
Cependant, je me fis reconnaître de lui à la hâte et lui dis en allemand la raison qui m’avait amené ici; je dus m’éloigner.
Mais je formai sur-le-champ le projet de le ramener coûte que coûte avec moi, à notre quartier-général, pour qu’il remît au moins un peu d’ordre dans la marche des affaires qui s’embrouillaient toujours davantage à mesure que personne, par crainte de la responsabilité, ne voulait rien prendre sur soi. A la fin du déjeuner, le Premier Consul me remit les deux originaux de ce traité à jamais mémorable, signé par le général en chef Berthier, en ajoutant :
« Vous les remettrez à M. le baron de Mélas en l’assurant de mon estime, ne désirant rien plus ardemment que de trouver une occasion de pouvoir lui en donner la preuve. ».
Ensuite je demandai an général eu chef s’il permettrait au général Zach de retourner pour quelques jours, sur sa parole d’honneur, à notre quartier-général, pour y mettre ordre à ses affaires particulières.
Il y consentit sans difficulté, ajoutant seulement que ce général, après avoir terminé ses affaires, eût à le rejoindre à Milan, pour où il partait à l’instant en voiture avec le général Berthier et que là il recevrait sa destination ultérieure (II fut envoyé quelque temps après à Paris).
M. de Zach revint donc avec moi à Alexandrie; je ne lui confiai jamais que c’était moi qui lui avais procuré la permission de s’y porter pour mettre ordre à ses affaires et un peu des nôtres qu’il avait tant soit peu embrouillées.
Tout le monde fut stupéfait de son retour et je me gardai bien de dire que c’était moi qui l’avais demandé à Bonaparte.
Je rendis compte de ma mission au général en chef Baron de Mélas et lui remis le traité.
COMTE DE NEIPPERG

[1] Ce texte est paru dans le tome quatrième de la Revue de Paris (juillet-août 1906). Les Rédacteurs précisaient alors, en note :
« En 1815, le propriétaire de ce manuscrit était le comte Pompée Litta-Biuna Resta (1781-1852). Officier distingué du corps Italien d’artillerie qui faisait partie de l’armée Condé, il fit toutes les campagnes de l’Empire, prit part aux batailles d’Ulm, de Sacile, de Raab, de Wagram, et donna sa démission à la chute de Napoléon, dont il était un admirateur enthousiaste. Plus tard, il se voua exclusivement aux études historiques et publia l’Histoire des familles célèbres italiennes, monument colossal d’érudition, de patience et d’impartialité, dont l’Italie s’honore à juste titre et dont l’équivalent n’existe dans aucune autre littérature. Après sa mort, le manuscrit devint, par héritage, la propriété du Dr Antonio Galimberti, que nous sommes heureux de pouvoir remercier de la parfaite amabilité avec laquelle il a bien voulu nous en donner communication. »
[2] Ici Neiperg présente quelques „Réflexions sur la bataille de Marengo“ - NDLR