Military Subjects: Organization, Strategy & Tactics


 

 

 

 

Notes


Les Italiens dans l'Armée napoléonienne: Des légions aux Armées de la République italienne et du Royaume d'Italie

Part II: L'Armée cisalpine

By Professor Francesco Frasca, Professeur à l'Université de Rome "La Sapienza"

 

L'Armée cisalpine.

Francesco Melzi d'Eril, patriote milanais, dont Napoléon disait dans ses Mémoires, qu'il était " le plus accrédité par ses lumières, son patriotisme et sa probité [...], plein d'amour de son pays et tout dévoué à l' idée de l'indépendance de l'Italie,"[7] avait posé comme conditio sine qua non la reconstitution de l'Armée cisalpine pour son acceptation de la vice-présidence de la République restaurée. Or, Melzi jugeait suffisante une force armée de 10 000 - 12 000 hommes, organisée par des nationaux et autonome respect à l'Armée d'Italie (française).[8] A Milan, l'armée fut reconstituée à deux reprises différentes le 30 décembre 1800 et le 18 septembre 1801. Déjà à la Consulte de Lyon (décembre 1801 - janvier 1802), où une assemblée de notables cisalpins avait délibéré la naissance de la République italienne,[9] le vice-président Melzi et le président Bonaparte avaient beaucoup discuté la création d'une véritable organisation militaire.

Au moment de la Consulte, l'Armée cisalpine comportait un effectif réglementaire de 24 000 hommes; en réalité, elle ne comptait que 8 000 présents, dont 1 000 officiers et 24 généraux, répartis en 5 demi-brigades d'infanterie à deux bataillons, des " unités-squelettes ", 2 régiment de cavalerie, 1 corps d'artillerie et 1 de génie (voir les tableaux XIV et XV " Situation de l'Armée au 1er août 1802 " de ma Thèse de doctorat).

Bonaparte chargea alors le général Domenico Pino de réorganiser la Garde Nationale et d'équiper deux demi-brigades d'infanterie de ligne, un bataillon d'infanterie légère, un régiment de Hussards et une batterie d'artillerie à cheval. Ces milices devaient former une division commandée par le général Pino lui-même ; réunies à la division du général Giuseppe Lecchi (2 000 hommes), à la Legione Italica, corps auxiliaire de l'Armée d'Italie, à un bataillon de tirailleurs brescians (600 hommes), et aux 2 légions polonaises, devaient être la base de la nouvelle Armée organisée par la loi du 13 août 1802.

D' après les Archives Nationales, AF IV * 528, livret des Armées, campagnes des années IV-VII, situation des armées ans 8,9,12, voici le Tableau de la force des troupes auxiliaires et hors ligne à cette époque:

Les Italiens.

Soldats

nivôse
An VIII
vendémiaire
An IX
nivôse
An IX
germinal
An IX
germinal
An XII

Italiens

9560
8265
9850
10520
19737

Piémontais

7205
6382
6005
5324
*

Liguriens

3000
3000
3000
3000
899
* En germinal an XII les Troupes piémontaises étaient encadrées dans l'Armée française dont elles formaient la 31e d'infanterie légère, le 21e Dragons et le 26 Chasseurs à cheval et de corps hors-ligne, à savoir : la Légion piémontaise 1 217 et les Tirailleurs du Pô 898. Total: 2115

Récapitulation générale.

Soldats

nivôse
An VIII
vendémiaire
An IX
nivôse
An IX
germinal
An IX
germinal
An XII

Armée française

482.730
427.119
406.471
392.474
423.529

Troupes françaises

432.091
380.616
359.883
346.800
374.679

Troupes hors-ligne

38.913
41.256
40.161
38.924
45.712

dont piémontaises

2.115

Troupes auxiliaires

50.639
46.503
46.558
46.674
48.850

dont italiennes

19.735
17.647
18.855
18.844
20.636

D'après le Livret de l'Armée d'Italie à l'époque du 10 au 20 vendémiaire an 9, 2 octobre - 12 octobre 1800, 17 647 auxiliaires italiens étaient encadrés dans l'Armée d'Italie.

Aile droite (général Dupont) à Bologne : Division Monnier 8 632 hommes et 856 chevaux et la division Watrin 9 638 hommes et 566 chevaux; total des troupes cisalpines en hommes 3 091 bataillons 6 en chevaux 18 pour 4 escadrons (!). Le total pour l'aile droite est de 18 330 hommes et 1 422 chevaux. Proportion dans les rapports de forces, est 1 Italien contre 6 Français.

Aile gauche (général Moncey) à Bergame: La Legione Italica, corps de troupe auxiliaire de 3 675 hommes, dont 267 helvétiques, pour 6 bataillons, et 548 chevaux pour 6 escadrons. Cette Légion est bien peu de chose, si on la confronte à la Division Boudet de 6 541 hommes et de 350 chevaux, et à la Division Lapoype de 12 443 hommes et de 1 528 chevaux, pour un total de 18 984 hommes et de 1 878 chevaux. La proportion, dans les rapports de forces, est de 1 Italien contre 5,6 Français.

Le total des troupes cisalpines actives dans l'Armée d'Italie est de 8 265 hommes. La différence entre ces 8 265 hommes du Tableau et les 6 766, total de celles qui sont en activité (Aile droite et gauche), est de 1 499 hommes, encadrés dans la " Division stationnaire de Lombardie ", de 4.374 hommes.

Nous avons, en conclusion (voir le Tableau qui précède) : 8 256 cisalpins sur 17 647 auxiliaires italiens encadrés dans l'Armée d'Italie. Si nous ajoutons ceux-ci aux 90 121 hommes des troupes françaises, nous avons un total de 105 377 hommes, soit un quart des 427 119 hommes, force totale de l'Armée française, ayant 46 503 étrangers enrôlés dans les troupes auxiliaires (voir aux Archives Nationales la série AF* IV 1356).

L'Armée de la République italienne, qui théoriquement aurait dû comprendre 22 000 hommes en février 1802, était à peine la moitié. Le général Teulié, chargé de sa réorganisation, appliqua la discipline dans les rangs, endigua les vols des fournisseurs, établit des uniformes pour chaque corps, les armes, le solde, et chercha à donner une structure d'armée nationale aux troupes cisalpines. Les efforts pour les soustraire à la tutelle humiliante du corps d'occupation français, portèrent le général Teulié à ordonner une levée d'un contingent de 20 000 conscrits, sur une population de 2 857 668 habitants. Pour Teulié, ceux-ci avec les 15 000 Français auraient dû constituer une force redoutable pour la défense de la République.

Les officiers cisalpins étaient la plupart des volontaires de la première heure (1796-1797) que la faveur des révolutions avait poussé en quelque mois aux grades supérieurs (voir les tableaux de ma Thèse). Parmi les généraux : un polonais Dombrowski, un piémontais Danna, deux romains Palombini et Zannini, trois français dont deux corses Juillien et Fiorella, deux vénitiens, le dalmate Milossewitz et le véronais Viani, un milanais Bianchi d'Adda, ancien officier de l'Armée autrichienne. En 1802 sur 117 officiers en activité étaient : 31 Français: presque toujours Méridionaux, Corses, Niçois. 23 Italiens: Vénitiens en grand nombre dans tous les corps, Piémontais en majorité dans la cavalerie, Napolitains composant presque uniquement le génie, Toscans et Romains; 1 Polonais des légions restées à la solde de la République, 1 Suedois, Tibell, chef du Bureau topographique, des Cisalpins: Lombards sortis du service de l'Autriche, Modènais et les autres des Légations.

Le résultat de cette composition variée était que chaque officier appliquait la doctrine de son armée d'origine. Leur présence faisait de l'armée l'image de l'unité et l'incarnation de l"idée nationale, mais les diversités sociales, nationales et de formation, entraînaient souvent, parmi eux, des rivalités personnelles et des jalousies, résultat de ces inégalités : deux divisionnaires, Lecchi et Teulié, avaient groupé autour d'eux leurs subordonnés en deux coteries rivales, dont les membres se refusaient le salut militaire. Pour soutenir par une armature solide cet assemblage de matériaux hétérogènes, Bonaparte avait posé dès 1797 et toujours appliqué depuis le principe que le tiers au moins des officiers seraient français. Ainsi 304 officiers français étaient entrés dans l'Armée cisalpine lors de sa formation, les meilleurs avaient été désignés par leur origine corse ou niçoise et leur connaissance de la langue italienne; d'autres étaient des incapables ou des indignes dont on avait voulu débarrasser leurs corps. Les généraux de nationalité italienne présentaient eux-même une grande diversité d'origine et une grande inégalité de valeur. L'Armée cisalpine se trouvait dans un état de confusion anarchique avec des généraux improvisés, des officiers sans expérience, des troupes sans discipline. Afin d'éliminer les incapables Melzi constitua en mai 1802 une commission spéciale pour examiner tous les grades. Il y eut une épuration et l' introduction d'éléments étrangers pour les armes spéciales (voir le suédois Tibell chef du bureau topographique). Par le décret du 29 avril 1802 Bonaparte adjoignit provisoirement deux légions polonaises aux troupes italiennes, pour décharger de leur entretien le Trésor français. La première fut dirigée sur Saint-Domingue dès l'automne de 1802 et la seconde sur Naples au printemps suivant. Pour remplacer celle-ci un bataillon avec des déserteurs autrichiens et un régiment de mercenaires suisses fut décider d'organiser. Mais c'était un palliatif puisqu'un décret du 29 avril fermait l'accès des troupes nationales aux étrangers. Pour combler les vides, il ne restait que la conscription, mais le 14 juillet 1802 la Consulta legislativa avait donné avis contraire soutenant que vu la séculaire inaptitude des lombards aux armes, l'unique solution était celle du maintien d'une forte armée française. Bonaparte en imposa l'introduction. Par un message du 28 juillet à la Consulta legislativa, il invitait les députés à examiner une proposition de lois sur la conscription applicable à la Cisalpine pour trouver 30.000 hommes pour son armée. Alors, pour ne pas laisser la République désarmée, à la veille de la reprise de la guerre contre l' Angleterre, au milieu des complications européennes, trois importantes mesures furent prises sous la pression des circonstances par le Gouvernement : la constitution de la Garde du Président, la création d'une Légion italienne (18 mai), la conscription (13 mai). Bonaparte après avoir augmenté en France les cadres de la Garde consulaire avec la levée de 4 anciens soldats par arrondissement, constituait en Italie un corps d'élite analogue, pour servir à la fois de garde au gouvernement, de modèle aux recrues dans les camps, de réserve aux troupes de ligne dans les batailles. Arrêtée en principe dès 1801, elle n'avait pas encore été réalisée à l'approche des hostilités. Aussitôt élaboré, le projet demandé fut approuvé à Paris et renvoyé à Milan le 1er juin pour être mis à exécution. La Garde du Gouvernement se transforma alors en Garde du Président, son noyau fut constitué en empruntant 30 vieux soldats à chaque régiment de ligne, ceux-ci, déjà appauvris par le départ pour Naples de leurs premiers bataillons, étaient des squelettes décharnés, il fut donc nécessaire procéder avec d'infinies précautions, en attendant la conscription. L'évolution de la force de la Garde fut la suivante: Le 1er août 1802 elle avait 9 officiers et 270 soldats, le 1er septembre 9 officiers et 282 soldats, le 1er décembre 12 officiers et 289 soldats pour un totale de 301 hommes. La Garde, réunie en septembre, partit en décembre pour Paris. Enfin, la Garde fut formée sur deux bataillons d'infanterie, dont un de grenadiers, un escadron de chasseurs à cheval, et une batterie à cheval avec train. Le 1er décembre 1803, elle avait une force de 87 officiers et 1 718 soldats, pour un total de 1 805 hommes.

Deux essais antérieures de conscription (lois 1 décembre 1798 et 30 octobre 1801) n' ayant eu ni succès, ni suite, les soldats se recrutaient toujours par enrôlement volontaire. Ceux-ci étaient souvent des aventuriers, des vagabonds et des déserteurs ; attirés sous les drapeaux par la misère, ils les quittaient à la première occasion pour vendre leur équipement. La menace de guerre vint suggérer l'idée de réunir tous les déserteurs et tous les gens sans moyens d'existence en un corps disciplinaire spécial. Un décret présidentiel du 18 mai 1803 ordonnait de les incorporer de force dans une Légion italienne, pour une durée de cinq ans. Au moyen d'arrestations en masse la Légion fut formée à Ferrare, sous le commandement de 91 officiers sans emploi, réunis pour l'occasion dans le Forte Urbano de Pizzeghettone le 1er juin 1803. La misère y poussa bientôt des volontaires qui grossirent la Légion à 1 582 hommes. Dans le Livret de l'Armée, au 1er décembre 1803, la Légion comporte 88 officiers et 1 437 soldats pour un total de 1 538 hommes. Mais quoi faire de ces marginaux dont la présence, gênante déjà en temps de paix, pouvait devenir dangereuse en temps de guerre, qui étaient ramassés dans un corps disciplinaire spécial commandé par Daniele Zanini, un romain naturalisé ?.

L'avis de Bonaparte était de tenir la " misère " des volontaires séparée du " devoir " des conscrits. Il jugea inopportune envoyer La Légion en France, étant donné sa propension à la désertion très élevée; alors il décida de l' embarquer pour la Corse et l'Ile d' Elbe, qui avait été annexé le 26 août 1803. Au 1er décembre 1803, de ses 1 538 hommes, 591 se trouvaient encore à Ferrare, le reste, 934, était à l'Ile d'Elbe. Ils y resteront jusqu'au 1808, quand la Légion fournit ses éléments meilleurs au 6e régiment de ligne de la division Pino, en Catalogne, que le maréchal Gouvion Saint-Cyr de le voir sous le feu, ce qu'il rappelait dans le Journal des opérations de l'armée de Catalogne en 1808 et 1809 :

"Il donna beaucoup d' inquiétude à son arrivée...mais gagna tellement à l' Armée que, malgré sa composition, il se disciplina très-vite: on eut souvent des éloges à faire de sa conduite, et presque toujours à se louer de sa bravoure et de la fermeté de ses chefs."

Donc, les hommes de la Légion devinrent de braves soldats mais, pour l'instant, relégués dans les Iles de la Mer Tyrrhénienne, ils ne contribuèrent qu'indirectement à renforcer l'armée.

Corps d'élite ou corps disciplinaires, ce ne sont encore là que les organes secondaires de l'armée italienne. Au 31 mars 1802 la force de l' Armée d' Italie, était de 34 179 français et 7 182 cisalpins, sur un total de 54 582 hommes (troupes françaises, italiques, polonaises, helvétiques, liguriennes et comprises celles de l'Armée d'Observation du Midi, dans l'Etat de Naples, qui avait 6 000 - 7 000 cisalpins auxiliaires). Au total la force de troupes cisalpines arrivait à 14 000 hommes.

Au 1er septembre 1802 l'Armée d' Italie comptait 1 227 officiers et 13 992 soldats pour un total de 15 262 hommes. Au 1 janvier 1803 avait baissé à 12 405 hommes. Le 21 avril 1803 le total des troupes sous le général Murat (françaises, italiques, polonaises, helvétiques et ligurienne) était de 43 822 hommes, de ceux qui faisaient part de la Cisalpine à l' Armée d' Italie 14 702 étaient français et 5 103 cisalpins; dans l' Etat de Naples à l' Armée d' Observation du Midi 6 246 français et 7 443 cisalpins. Les premiers résultats de la conscription firent augmenter du double les effectifs de l'Armée italienne: 1er janvier 1803 12 405 hommes - 1er décembre 1803 25 035 hommes. En réalité la conscription pouvait-elle seule assurer le recrutement régulier de l' Armée. Une loi votée le 13 août 1802 par le Corps législatif, eu pour objet de l' établir.

Le Ministre de la guerre Trivulzio en avait fixé les règles selon un projet de loi, préparé déjà par le général Teulié le 29 mai 1801 en adaptant la loi Jourdan à l'esprit de la tradition des milices italiennes, mais qui n'avait abouti à rien, par l'opposition du général Murat commandant de l'Armée d'Italie. A ce sujet Murat écrivait, le 21 mai 1803, à Bonaparte:

"On travaille avec activité à la levée des conscrits. Je ne pourrois jamais vous rendre cette activité; elle est devenue générale depuis une de vos notes écrite en marge à une certaine dépêche de Melzy. On évacuera l'Italie, quand elle aura une année de quarante mille hommes... Je suis intimement convaincu qu'il n'est pas de notre intérêt que la République italienne ait une armée, et à l'activité qu'on déploye, on parviendra à en avoir une, si vous n'y met-tés accidentellement des obstacles. Quand j'ai dit que l'activité pour la levée étoit générale, j'ai entendu dire dans les fonctionnaires publics. Les autres, c'est-à-dire les riches propriétaires, préféreraient avoir des auxiliaires à leur solde, parce qu'ils conserveroient des bras à l'agriculture. Ceci est général, dans tout ce qui ne tient point au Gouvernement "[10]

Donc, la conscription était selon Murat inopportune pour ses implications politiques (voir Melzi). Bonaparte le savait bien, mais vue la nécessité d'hommes pour son armée, il ne pouvait pas y renoncer, toutefois il adopta le système d'envoyer la grande partie des troupes italiennes à l'étranger. L'armée italienne ne combattit jamais toutes forces réunies. Ses divisions, composées comme les divisions françaises, furent employées séparément sur les divers théâtres d'opérations. La lettre de Murat mit en évidence aussi, non seulement la résistance des classes populaires, mais encore le scepticisme des classes dirigeantes. Aux raisons économiques s'ajoutait la réputation d'inaptitude guerrière des Italiens, qui était si bien établie, même aux yeux de leurs compatriotes, que toute initiative pour les plier au métier des armes, semblait par avance vouée à l'insuccès. Néanmoins, on demandait à la Cisalpine pour la première fois, et par exception, aux cinq classes disponibles, les 18 000 hommes nécessaires pour porter l'année à son effectif réglementaire, ensuite la plus jeune classe d'âge fut seule appelée à former le contingent de 6 000 hommes fixé chaque année par une loi jusqu'en 1806.

Quatre ans de service étaient prévus en principe pour tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, et de 18 à 50 ans pour la Garde Nationale responsable de l'ordre intérieur; la loi exemptait, moyennant le paiement d'une taxe militaire, les infirmes, les ministres du culte, les hommes mariés et les conscrits assez riches pour trouver à leurs frais un remplaçant.

Comme en France à chaque département était fixé un contingent proportionnel à la population. Dans chaque district dont 8 pour le recrutement de matelots] des conseils spéciaux étaient chargés, sous la surveillance des préfets, de toutes les opérations de la levée. Les conscrits devaient se présenter dans les six semaines, mais des 18 000 appelés seulement 3-4 000 avaient rejoint les dépôts en un mois. La ville de Milan donna 49 hommes sur 543 en total. Dans les départements: de l'Adda 24 sur 247, de l'Agogna 308 sur 1 614, de l'Adige 2 sur 118, de la MeIla 112 sur 235. L'insoumission ne doit pas être interprétée comme un phénomène d'aversion politique aux régimes français en Italie, car le peuple resta de fait toujours exclu de l'exercice du pouvoir. Parmi les causes de ce phénomène, il faut signaler l'action de l'ancienne noblesse, qui était restée fidèle à l'ancien régime, sur les paysans victimes de la superstition, de la peur et de l'ignorance. Pour les notables (noblesse et clergé), c'était une opinion reçue que les populations n'acquerraient jamais des vertus militaires étrangères à leur race et qu'il valait mieux pour la République constituer une armée de mercenaires suisses comme autrefois dans l'Etat de Milan. Dans le département du Rubicon (Romagne), où depuis 300 ans on n'avait aucune idée de ce qu'était un soldat, la levée des conscrits apparut comme une innovation alarmante et un acte d'arbitraire monstrueux. Dans quelques régions, le vote seul de la loi avait suffi à provoquer une panique et une fuite partielle des jeunes gens, et son exécution alla agiter le pays pendant tout l'été et rencontra des obstacles qu'expliquaient à la fois la force des résistances populaires et la faiblesse des moyens d'action officiels. Les folles terreurs soulevées par la guerre contre l'Angleterre et la crainte de voir partir pour les colonies françaises les troupes italiennes furent les causes de cette répugnance. Les détachements français chargés de conduire les jeunes soldats du chef-lieu de leur département au dépôt de leur corps, n'ayant pas le zèle nécessaire pour l'accomplir, laissaient trop souvent échapper leurs prisonniers en cours de route ; beaucoup d'eux se réfugiaient dans les régions de montagnes ou de collines, où il était possible de se cacher à la gendarmerie. Les émigrés temporaires bénéficiaient de facilités pour échapper à la conscription. A Vérone, il suffisait de franchir l'Adige pour se soustraire aux poursuites, presque tous les conscrits s'établissaient dans la partie autrichienne de la Ville et ce fut seulement quand la conscription fut aussi appliquée aux territoires de l'Empire qu'ils profitèrent d'une amnistie pour rentrer dans la Cisalpine.

Les montagnards des Alpes ou des Apennins passaient au nord dans le territoire des Grisons ou de la Suisse, au sud dans l'Etat pontifical. Pour empêcher l'émigration des conscrits on plaçait des garnisaires chez leurs familles. Il faut souligner l'importance de l'influence ecclésiastique. Les prêtres rédigeaient les registres de naissance et de mariage, documents très importants. Or, ils donnaient à l'Administration des listes qui étaient incomplètes ou comportant des altérations de date ou de noms. Il fallut l'action de Melzi, qui avait imaginé de les utiliser comme recruteurs, pour les rappeler au respect de la loi. Le Ministre du Culte Bovara, le 1er mars 1803, envoya aux évêques et archevêques une circulaire où il faisait appel "à leur pénétration et à leur prudence" pour considérer "combien il importe d'écarter tous les obstacles que les préjugés et les habitudes opposent à l'exécution d'une loi aussi nécessaire que modérée dans ses exigences. L'antagonisme supposé des armes et de la religion fut réduit à néant par la publication des pastorales qui trahissaient de leur part plus d'embarras que de conviction. Les jeunes gens quittaient l'église à la lecture des proses épiscopales où citations de la Bible étaient mêlées aux souvenirs de l'Empire romain et aux réminiscences de la Légion thébaine. Les curés qui les commentaient favorablement furent menacés par la populace. Mourir en bataille sans sacrements était un argument qui opposait l'intérêt spirituel à la conscription. Or, la création d'un corps d'aumôniers militaires, ne changea rien, sauf à produire une vive irritation parmi les Jacobins. Mais quand le Gouvernement décida la répression de l'insoumission, les difficultés furent multiples; en donner la charge aux soldats français était irréalisable. Murat était contraire en principe à la conscription des italiens, ce qui ne l'empêcha pas de dire que "personne plus que lui n'attache de l'intérêt à la levée des conscrits ".

Les détachements français chargés de cette mission n'ayant pas le zèle nécessaire pour l'accomplir, laissaient trop souvent échapper les conscrits en cours de route, et les troupes italiennes étaient dans l'impossibilité d'être employées contre la répression de l'insoumission vu leur état de faiblesse numérique. Le Gouvernement alors se décida à résoudre la question par le même moyen qu'en France, en décrétant la formation de la Gendarmerie nationale. Mais pour recruter ses 2 000 hommes fut détruit ce qui restait de l'ancienne armée, en lui enlevant ses meilleurs soldats. A Milan dans la nuit du 16 au 17 juin 1803, portes et bastions fermés, les gendarmes se présentèrent au domicile des réfractaires, les arrachèrent à leur lit, malgré les pleurs de leurs familles et les conduisirent à Pavie. Les mêmes opérations s'étendirent sur tout l'ensemble du territoire.

Par ces moyens 6 000 hommes furent conduits aux dépôts, mais ajoutés aux 3 000 déjà là, ils n'étaient que la moitié du total dû. Le 14 juillet 10 000 étaient sous les drapeaux, le 24 juillet 11 500, le 16 août 13 500. Pour les déserteurs deux amnisties furent appliquées le 14 juillet et le 14 août 1803. Mais inutilement, puisque dans la période juillet 1803-février 1804 ils étaient 4 000 et pour combler ce vide, le gouvernement arrêta une levée partielle et supplémentaire. Par la loi du 31 mars 1804 fut autorisée la conscription de 6 000 réquisitionnaires, tirés pour un tiers de la première classe soumise à la conscription de 1804 et pour 15 % des quatre autres classes. Des 4 429 hommes qui furent recrutés un peu plus de 3 100 furent déserteurs (février-novembre 1804). Pour combattre l'insoumission le Gouvernement constitua deux "Commissioni straordinarie" composées de cinq officiers, qui furent constitués pour juger sans appel les responsables des séditions destinées à s'opposer à la levée, avec faculté de peine de mort, et les " Consigli di Guerra " pour juger les réfractaires. Des récompenses furent données à qui fournissait soutien aux colonnes mobiles. La force théorique de l'armée italienne au I juin était de 82 000 hommes pour une population de 5 000 000 habitants, répartis pour 22 000 en service actif en temps de paix, dont 15 000 conscrits, soit les cinq sixièmes des appelés et 40 000 hommes dans la réserve. De février 1802 au 31 décembre 1804, 60 927 889 lires furent dépensées pour le soutien de l'armée et 11 388 350 lires pour travaux de fortifications et pour l'artillerie. A l'Armée d'Italie furent versées 80 183 170 lires comme contributions. En octobre 1803 à la réorganisation de l'armée, une division de 6 400 fut destinée en France, plus 500 hommes de la Garde présidentielle (décembre) en formation, au Camp de Saint-Orner. La division Lecchi était destinée à aller dans les Pouilles. Au le décembre 1803 se trouvaient en France la 1e demi-brigade de ligne, la le demi-brigade d'infanterie légère, la 2e demi-brigade d'infanterie légère, le 2e régiment de hussards, l'escadron d'artillerie à cheval, dans le Royaume de Naples la 2e demi-brigade de ligne, la 3e demi-brigade de ligne, la 4e demi-brigade de ligne, le 1e régiment de hussards et le régiment d'artillerie à pied. La division Teulié de 7 900 hommes fut destinée au Camp de Boulogne en janvier 1804; en 1807, elle fut expédiée en Pomeranie, et, avec la brigade Severoli, elle participa au siège de Colberg, où fut tué le général Teulié, et à celui de Stralsund, puis elle rentra ensuite à Milan.

 

Notes

7. Carlo ZAGHI, Bonaparte e il Direttorio dopo Campoformio. Il problema italiano nella diplomazia europea 1797 - 1798, Edizioni scientifiche italiane, Napoli 1956, p. 240.

8. Carteggi Melzi, I, pp. 317, 412; cf. Carlo ZAGHI, p. 544.

9. A. PINGAUD, op. cit., pp. 199-200 : " Pendant la Consulte de Lyon, un officier général de l'Armée, Milossewitz, avait même été suspendu pour quelque mois de ses fonctions pour avoir soutenu la thèse de l'inaptitude guerrière des Italiens, dans une brochure qui portait comme épigraphe cette citation significative de Tacite: " Ignavis et imbellibus squalor ". Dans cette publication il avait voulu démontrer que la nation italienne était plus faite pour l'agriculture et le commerce que pour le métier des armes ".

10. Lettres ou Documents pour servir à l'histoire de Joachim Murat, Paris, 1905, vol. II, n° 1073.

 

Placed on the Napoleon Series: December 2000

Editor's Note: This article was first published in Etudes Napoleoniennes Vol. IV; 1988 and is used with the permission of the editor. 

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