Research Subjects: Biographies


Une vie de gentilhomme des mers: L’amiral Francesco Caracciolo, duc de Brienza

By Dr. Gabriel Vital-Durand

9 juin 1799 – L’amiral Francesco Caracciolo, duc de Brienza, est sommairement condamné et pendu en rade de Naples à la grand-vergue de son propre navire, la Minerva

La famille Caracciolo occupait de longue date les premiers rangs au Royaume de Naples. Le duc Jean de Venosa, devenu favori de la reine Jeanne II avait gouverné le royaume au XVè siècle, le prince Jean de Melfi fut nommé maréchal de France et lieutenant-général par François Ier au XVIè siècle. Un premier François avait pris l’habit ecclésiastique et fut porté sur les autels au XVIIè siècle. Dominique fut ambassadeur à Versailles et vice-roi de Sicile sous Louis XVI. Le jeune duc François né en 1752 choisit le métier de marin qui devait lui assurer une belle carrière dans ce royaume alors prospère, gouverné avec une bienveillance distraite par un descendant de Louis XIV, Ferdinand IV, roi de Naples, lequel comme son cousin Louis XVI de France, avait épousé l’une des innombrables filles de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche, Marie-Caroline. Celle-ci avait tendance à régir le royaume en lieu et place de son aimable mari, appuyée sur un ministre anglais envahissant dénommé sir Francis Acton. La belle rade de Naples accueillait donc régulièrement l’escadre du vice-amiral Nelson, lequel avait tendance à se plonger dans les délices de Campanie déjà fatals à Hannibal. Nelson qui n’était plus si jeune, avait en outre perdu un bras et un œil au cours de sa vie agitée. Il n’en portait pas moins ses regards sur une jeune beauté, Lady Emma Hamilton, épouse de l’ambassadeur d’Angleterre qui l’avait tirée du ruisseau. Son Excellence Sir William se montrait particulièrement compréhensive au nom des intérêts supérieurs de la nation...

Au cours des années 1770, le jeune quartier-maître Caracciolo fit ses premières armes sous l’uniforme britannique pendant la Guerre d’indépendance américaine. Puis dans les années 1780, il fit le coup de feu contre les barbaresques des côtes d’Afrique du Nord. En 1793, au cours de la 1è Coalition dans laquelle Naples s’était aventurée, une escadre anglo-hispano-napolitaine s’empara de Toulon, ce qui donna l’occasion au capitaine d’artillerie Bonaparte de faire ses preuves. Le capitaine de vaisseau Caracciolo en était lui-aussi, placé sous les ordres de l’amiral Hood. Lors de l’engagement du 14 mars 1795, il commandait le Tancredi et s’empara de deux vaisseaux de ligne français, le Caira et le Censeur. Cette époque particulièrement troublée vit la Corse livrée au vice-roi Eliot et quelques coups de main tentés par les deux parties en Sardaigne et sur les côtes de la Corse.

Ischia (golfe de Naples) : la forteresse des rois d’Aragon

 

La République Parthénopéenne

A Naples comme dans bien d’autres villes d’Europe à cette époque, le mouvement encyclopédiste puis la Révolution avaient soulevé un grand intérêt dans l’intelligentsia qui voyait d’un mauvais œil la reine autrichienne et son favori anglais mener le royaume à leur guise. Après les succès de Bonaparte en Lombardie, un traité de paix avait été signé avec la République à des conditions généreuses pour Naples (1796). Dès 1798, la 2è Coalition se forma à l’instigation de l’indomptable William Pitt et Naples y reprit les premières places. Le Directoire envoya bientôt une armée sous les ordres du général Macdonald s’emparer de Rome pour faire pièce au pape Pie VI qui prêchait la croisade contre les mécréants parisiens. Une République Romaine fut constituée en février 1798, alors que l’armada destinée à conquérir l’Egypte se constituait en Ligurie et en Provence, et que le pape prenait l’exil. Sollicité par des agitateurs napolitains, le pouvoir parisien ne balança pas longtemps avant de confier au général Championnet la mission de s’assurer du Royaume de Naples…

Prise de Naples par Championnet (janvier 1799)

 

Après un baroud d’honneur à Civita Castellana, la ville tomba comme un fruit mûr et une République Parthénopéenne fut constituée (21 janvier 1799). Le roi et sa cour, dédaignant l’escadre napolitaine (Archimede et Sannita) menée par l’amiral Caracciolo, avaient trouvé refuge sur la Vanguard commandée par l’amiral Nelson lui-même. Il se trouva que cette flottille eut à essuyer une violente tempête qui mit fort à mal le vaisseau britannique, alors que l’escadre napolitaine s’en tirait à son avantage. Le roi qui était sans doute moins anglophile que son épouse se permit de souligner l’habileté de Caracciolo, ce qui sembla piquer la jalousie de Nelson. Celui-ci ordonna peu après le bombardement de la flotte parthénopéenne en rade de Naples, et Acton alla jusqu’à faire désarmer le propre navire de Caracciolo (la Sannita) à Messine. Sur quoi, découragé et rongé d’amertume devant l’outrecuidance des Anglais et les menées d’Acton et de la reine, Caracciolo demanda congé à Ferdinand pour se retirer sur ses terres de Campanie.

The Royal Navy Anchored in Front of Naples (1799)

 

Lors de son débarquement à Naples, l’amiral fut accueilli à bras ouverts et il finit par accepter de prendre la tête de la marine parthénopéenne réduite à fort peu de chose – quelques barcasses que Caracciolo fit renforcer et armer sommairement en canonnières. La réaction san-fédiste prenait de l’ampleur sous la direction de Fra Diavolo – un frère au nom prédestiné – et du cardinal Ruffo, un ecclésiastique porté sur le sabre plutôt que sur le goupillon. Des bandes armées s’étaient formées en Calabre et la flotte anglaise les soutenait activement. Caracciolo soutint contre des forces anglo-siciliennes très supérieures les engagements de Procida (17 mai) et Vigliena (13 juin).                               

Chute de la république 

Entre-temps le vent de l’histoire avait tourné. Bonaparte s’était cassé les dents sur les remparts de St Jean d’Acre en Terre Sainte, la flotte anglaise s’était emparée de Malte et de Minorque et une escadre russe avait débarqué aux Iles ioniennes. Début 1799, l’armée française d’Italie du Nord avait vu débouler en Lombardie un vieux maréchal russe doué d’une étonnante vitalité. Souvorov avait sévèrement bousculé les positions de Moreau sur l’Adda, avant de s’emparer de Milan puis de Turin et de couper la retraite des Français en Toscane et Ligurie, en vue peut-être de passer les Alpes vers le Dauphiné... Le Directoire prit peur et rappela Macdonald qui fut à son tour culbuté par les Austro-russes sur la Trebbie (17-19 juin). A Naples, la République était aux abois. Mené par le désir de concorde dans un royaume où l’on ne se prenait pas vraiment au sérieux, le cardinal Ruffo proposa un armistice généreux qui garantissait la vie sauve aux meneurs républicains. Ceux-ci s’empressèrent d’accepter et les bandes royalistes menées par Scipion de la Marra reprirent possession de la ville. Le roi Ferdinand que le courage ne caractérisait guère jugea prudent d’attendre quelque temps avant de regagner son palais.

Caracciolo, ulcéré du tour qu’avaient pris les évènements, s’était retiré en lieu sûr. Mais l’heure des règlements de compte était venue. La Marra qui se conduisait en affidé de la reine assoiffée de vengeance soudoya un serviteur de Caracciolo qui livra son maître. Nelson réussit à se faire remettre l’illustre amiral et prétendit convoquer aussitôt une cour martiale sous la présidence du comte de Thurn. Le conseil siégea sans délai le 29 juin et ne s’embarrassa pas à réunir les pièces à conviction. Impressionnée sans doute par l’envergure du personnage, la cour fit preuve de clémence et condamna l’amiral à la réclusion perpétuelle pour trahison. Apprenant alors le verdict de la bouche du comte de Thurn, Nelson fulmina : «  – La mort ! ».


HMS Victory The Minerva
HMS Victory, le navire-amiral de Nelson (ca. 1800)
La Sannita, frégate de l'amiral Caracciolo (ca. 1798)

Médiocre vengeance d’un grand amiral

Alors la cour s’inclina devant la colère de l’amiral étranger et reprit ses délibérations sous influence pour prononcer la peine capitale. Caracciolo entravé faisait preuve d’un détachement singulier devant ces ultimes turpitudes et commentait à ceux qui l’assistaient les détails des superstructures d’un bâtiment anglais tout proche de lui. L’échafaud devait être préparé sans tarder car l’ultime souhait du condamné – mourir fusillé comme officier – lui avait été refusé. Au matelot bouleversé qui préparait l’exécution, l’amiral déclara : « – Sbrigati ! è ben grazioso che, mentre io debbo morire, du debbi piangere...» (Dépêches-toi donc, me voici tout ému de te voir verser des larmes alors qu’il me faut mourir !). Et l’infortuné amiral fut bientôt pendu à la grande vergue du navire qu’il avait eu l’honneur de commander, la Minerva.

La flotte anglaise en rade de Naples (1799)

 

Ses bourreaux ne s’en tinrent pas là. L’ordre fut donné de jeter son corps à la mer... On raconte que le roi lui-même découvrant deux jours plus tard son corps gonflé flottant à la dérive dans le port, se serait exclamé : « – Mais que lui faut-il encore ? », à quoi son chapelain aurait murmuré : « – Il vient sans doute réclamer une sépulture chrétienne... », pour s’entendre répondre : « – Mais c’est bien ce dont on l’avait gratifié ! »

Le roi Ferdinand à la vue du cadavre abandonné de Caracciolo

On recueillit le corps un peu plus tard sur le rivage et les pêcheurs du village de Sta Lucia aux abords de Naples lui firent des funérailles chrétiennes.

Vue de l'église Ste Marie de la Chaîne dans le port de Sta Lucia (XVIIè s.)

 

On peut lire sur sa tombe dans l’église N-D. de la Chaîne l’épigraphe suivante :

Francesco Caracciolo, amiral de la République Napolitaine, victime de la haine et de l’ingratitude de ses ennemis. Il mourut pendu à la grande vergue le 29 juin 1799. Le peuple de Santa Lucia tint à cœur de l’honorer d’une sépulture chrétienne. Apposé en 1881 par la municipalité de Naples.


Francesco Caracciolo, amiral de la République Napolitaine, victime de la haine et de l'ingratitude de ses ennemis. Il fut pendu à la grande vergue le 29 juin 1799. Le peuple de Santa Lucia tint à cœur de l'honorer d'une sépulture chrétienne. Apposé en 1881 par la municipalité de Naples.

 

 

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